Une histoire des implants péniens : quarante ans de progrès au service des patients

histoire des implants péniens depuis 1936

Le trouble de l’érection n’est pas une découverte moderne. On en trouve la trace dans les textes médicaux médiévaux, dans l’Ancien Testament, et jusque dans les écrits d’Hippocrate — qui attribuait, avec les connaissances de son temps, la dysfonction érectile aux soucis professionnels et aux déceptions amoureuses. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est notre capacité à y répondre efficacement.

Parmi les traitements disponibles, l’implant pénien occupe une place singulière. Il constitue le seul traitement qui restaure une érection indépendante de l’état des nerfs, des vaisseaux et de l’équilibre hormonal. Et son histoire — celle d’une réussite progressive, construite par étapes — est l’une des plus documentées de la chirurgie andrologique.

Il me paraît utile de la retracer, car comprendre d’où vient ce dispositif aide à mesurer ce qu’il représente aujourd’hui : une solution fiable, durable, et pour beaucoup de patients atteints d’une dysfonction érectile sévère, la seule réellement disponible.

Les tentatives anciennes : quand la chirurgie cherchait encore ses bases

Avant les implants, la prise en charge chirurgicale du trouble de l’érection reposait sur des hypothèses aujourd’hui surprenantes. On pensait qu’une substance présente dans les testicules protégeait de la perte de vigueur sexuelle. En 1889, le physiologiste Charles-Édouard Brown-Séquard rapporta s’être injecté un extrait de testicule de chien avec un regain d’énergie — observation qui ouvrit, en réalité, la voie à l’endocrinologie moderne, mais qui conduisit à l’époque à des injections d’extraits testiculaires animaux, puis à des tentatives de transplantation.

En 1902, Wooten tenta la première chirurgie vasculaire pour trouble de l’érection. Elle échoua. La première intervention considérée comme réussie revint en 1935 à O. S. Lowsley, qui réalisa une plicature musculaire périnéale chez des patients dont le trouble était d’origine traumatique. Il rapporta une satisfaction maintenue sur dix ans — en précisant toutefois qu’il s’agissait d’une population très particulière.

Ces tentatives nous rappellent une chose essentielle : l’histoire de ce domaine est celle d’un empirisme long, avant que la physiologie de l’érection ne soit comprise. Le patient d’aujourd’hui bénéficie d’un savoir que ces pionniers n’avaient pas.

La naissance des implants : du cartilage au silicone

Les premières prothèses péno-synécétiques visaient d’abord à traiter les amputations traumatiques, en servant de conduit urinaire. On en trouve la trace dès le XVIe siècle, lorsque Ambroise Paré fabriqua un pénis en bois pour permettre la miction à un patient amputé.

La première prothèse ayant réellement servi à la fonction érectile est attribuée à N. A. Borgus, en 1936 : il utilisa du cartilage costal, chez des soldats victimes d’amputation traumatique du pénis, en s’inspirant de l’os pénien de certains mammifères. Cette approche fut améliorée en 1944 par le chirurgien soviétique A. P. Frumkin, qui associait un lambeau cutané abdominal tubulisé et du cartilage prélevé sur la 8e ou 9e côte du patient, avec un second temps opératoire pour façonner le pénis et l’urètre.

Malgré l’ingéniosité de ces techniques, les résultats étaient limités : en cas d’infection, le cartilage se repliait sur lui-même ou était résorbé par l’organisme, en général dans un délai de 18 mois à 4 ans. L’idée était bonne ; les matériaux ne l’étaient pas encore.

Le tournant vint du silicone. Sa mise au point par le programme spatial américain, puis son adoption comme matériau d’implantation, offrit enfin un support biocompatible et durable. Il faut y ajouter le travail du Dr G. E. Beheri, chirurgien égyptien, qui fut le premier à placer des tiges de polyuréthane à l’intérieur des corps caverneux, après dilatation, sous l’albuginée. Il réalisa plus de 700 interventions, avec des résultats supérieurs aux approches précédentes et moins d’effets indésirables. Son travail, publié dans des revues de chirurgie plastique, mit toutefois plusieurs années à être reconnu par la communauté urologique — rappel utile du poids des canaux de publication.

1973 : la révolution hydraulique de F. Brantley Scott

C’est l’année fondatrice de l’implant moderne. En 1973, le Dr F. Brantley Scott, urologue au Baylor College of Medicine, décrit le premier dispositif gonflable à trois composants : deux cylindres en silicone, un réservoir, et une pompe de commande. La rigidité provient du transfert de liquide depuis le réservoir vers les cylindres ; au repos, le liquide regagne le réservoir.

Le principe était entièrement nouveau : pour la première fois, un dispositif reproduisait les deux états de l’organe — souple au repos, rigide à la demande. Scott fonda la société American Medical Systems (AMS) pour commercialiser son invention, d’abord appelée « implant pénien gonflable », puis rebaptisée AMS 700.

Un an plus tard, en 1974, les Drs Michael Small et Hernan Carrion proposèrent un dispositif concurrent, précurseur des prothèses malléables actuelles : deux tiges à âme de silicone spongieux, recouvertes de silicone. Ce type d’implant, encore utilisé dans de nombreux pays, ne permet cependant pas d’état flasque naturel — d’où sa moindre utilisation en Amérique du Nord et en Europe.

1983-1990 : les premières générations et leurs limites

Comme souvent en chirurgie prothétique, les faiblesses du dispositif n’apparurent qu’à l’usage. La première version de l’AMS 700 présentait un taux de complications ou de révisions de 61 % entre 3 et 11 ans. Il fallait corriger ce défaut.

Plusieurs évolutions marquèrent la période 1983-1987 :

  • l’ajout d’embouts aux deux extrémités des cylindres et la mise au point d’un système de connexion sans suture du circuit de liquide, qui réduisit la variabilité entre opérateurs ;
  • l’introduction, en 1986, de tubulures anti-pliures (kink-resistant tubing), qui autorisaient des mesures peropératoires moins précises et simplifiaient la pose ;
  • l’ajout de gaines de polytétrafluoroéthylène (PTFE) pour accroître la durabilité et éviter l’adhérence aux tissus. Ces gaines présentaient toutefois un inconvénient : leur remplissage était limité par le corps caverneux, ce qui favorisait des dilatations anévrismales ;
  • en 1987, le remplacement des gaines par une structure multicouche — le système à trois couches de l’AMS 700 CX, associant un revêtement interne en silicone et une couche tissée, qui réduisait la friction et facilitait le gonflage.

Le résultat fut spectaculaire : le taux de complications passa de 61 % chez les patients opérés avant 1983 à 13 % chez ceux ayant reçu un AMS 700 après 1983. En 2000, une évaluation portant sur 372 patients retrouvait une fiabilité mécanique de 86,2 % à cinq ans, avec un taux d’infection de 3,2 %. La même année, l’introduction d’un revêtement en parylene réduisit encore la friction des cylindres, pour un fonctionnement plus proche de l’érection naturelle.

Les modèles adaptés à chaque anatomie

AMS développa parallèlement des modèles destinés aux anatomies particulières : l’AMS 700 CXM (dilatation de 11 mm) pour les verges de petit calibre, et l’AMS 700 CXR (dilatation de 9 mm) pour les situations de fibrose des corps caverneux — deux situations où la pose d’un implant était autrefois difficile, voire impossible.

La recherche d’un gain de longueur et de circonférence donna naissance à l’AMS Ultrex, puis à l’AMS LGX, dont la couche intermédiaire extensible permettait jusqu’à 25 % d’augmentation de longueur et de circonférence. Ces dispositifs, s’ils démontrèrent leurs limites chez les patients atteints de maladie de Lapeyronie — pour lesquels l’AMS CX/CXR resta le choix préférentiel —, ouvrirent la voie aux implants à expansion contrôlée.

L’arrivée de Mentor (aujourd’hui Coloplast)

En 1983, la société Mentor entra sur ce marché avec une approche matérielle différente. Ses cylindres furent d’abord conçus en polyuréthane, avant que Mentor ne brevète le matériau Bioflex®, dont l’avantage principal était une résistance à la traction sept fois supérieure à celle du silicone, tout en conservant sa biocompatibilité. Le Bioflex® présentait également une capacité d’expansion plus limitée, ce qui évitait les dilatations excessives observées avec certains cylindres en silicone.

La durabilité à long terme de ces dispositifs fut confirmée : 88 % des implants Bioflex® restaient fonctionnels après dix ans. En 1986, Mentor introduisit un modèle à cylindre unique, l’Alpha-1, dont le taux de survie à cinq ans atteignait 92,6 %, contre 75,3 % pour les modèles antérieurs (p < 0,0001), avec un taux de défaillance réduit de 5,6 % à 1,3 % (p < 0,0001). En 2002, Mentor commercialisa le Titan®, dont les cylindres étaient revêtus d’une substance hydrophile limitant l’adhérence bactérienne et capable d’absorber puis de libérer des antibiotiques.

1990-2010 : fiabilité, confort et prévention de l’infection

Les deux décennies suivantes virent se consolider deux exigences : la durabilité mécanique et la maîtrise du risque infectieux.

La durabilité. En 1993, AMS renforça la couche textile intermédiaire de l’Ultrex. Une étude de la Cleveland Clinic compara les patients ayant reçu la version initiale (85 patients) et la version renforcée (52 patients) : la survie mécanique à cinq ans passa de 70,7 % à 93,7 % (p = 0,017) et la survie des cylindres de 80,2 % à 96,2 % (p = 0,008).

Le gonflement spontané. Le gonflement automatique, conséquence d’une pression abdominale accrue, touchait 11 % des patients, dont 2 % nécessitaient une reprise chirurgicale. L’introduction, en 2000, d’une valve anti-retour (lock-out valve) fit chuter ce taux : en 2002, seuls 1,3 % des patients porteurs d’un dispositif équipé signalaient un gonflement spontané, contre 11 % sans cette valve.

La prévention de l’infection. C’est là que les progrès furent les plus significatifs. En 2000, AMS introduisit le revêtement InhibiZone™ (minocycline et rifampicine) : l’incidence des infections à 60 jours passa de 1,59 % à 0,28 % (p = 0,0034), soit une réduction de 82,4 %, et à 180 jours de 1,61 % à 0,68 % (p = 0,0047). Le revêtement hydrophile du Titan®, évalué en 2004, montrait un taux d’infection à un an de 1,06 % sur 2 357 patients, contre 2,07 % sur 482 patients porteurs d’un dispositif non revêtu.

Ces avancées, associées à l’amélioration des protocoles périopératoires, ont transformé le profil de risque de cette chirurgie.

L’évolution des techniques opératoires

Les progrès ne tiennent pas qu’aux dispositifs. Les techniques ont, elles aussi, été affinées :

  • tubulures de couleurs différentes, facilitant l’identification des connexions entre cylindres, pompe et réservoir ;
  • écarteur de Scott et crochets, améliorant l’exposition ;
  • inserteur de Furlow et aiguille de Keith, simplifiant le placement des cylindres ;
  • cavernotomes de Carrion-Rossello, permettant une dilatation progressive des corps caverneux fibreux et réduisant le risque de perforation.

La localisation du réservoir a également évolué. Classiquement placé dans l’espace de Retzius, il peut aujourd’hui être positionné de façon ectopique, entre le fascia transversalis et le muscle droit — une option précieuse chez les patients ayant un antécédent de chirurgie pelvienne ou chez qui un abord rétropubien expose à un risque de lésion des organes intra-abdominaux. Les réservoirs eux-mêmes ont suivi cette évolution, avec des modèles aplatis comme le Conceal® d’AMS (2006) puis le Cloverleaf® de Coloplast.

Ce qui reste à améliorer

Une revue honnête de cette histoire doit aussi nommer ce qui n’est pas encore résolu.

Aujourd’hui, seuls 5 % environ des patients éligibles bénéficient d’un implant pénien. Les raisons sont multiples : le coût (les dispositifs se situent entre 8 000 et 14 000 dollars), l’appréhension de la chirurgie et des complications, et le fait que devoir gonfler et dégonfler le dispositif soit perçu comme peu naturel.

Le confort constitue une autre limite. Une étude de 2013 a comparé des modèles 3D de corps caverneux humains à deux modèles de Titan® : des différences subtiles de forme subsistaient, notamment à l’extrémité distale. C’est un axe de recherche actif.

Enfin, l’émergence des résistances microbiennes impose une vigilance constante et une poursuite de l’évolution des dispositifs.

Ce qu’il faut retenir

Étape Élément marquant
1936 Borgus : premier implant en cartilage costal
1952 Premiers implants en acrylique (Goodwin et Scott)
Années 1960 Tiges intracaverneuses en polyuréthane (Beheri), puis silicone
1973 Scott : premier implant gonflable à 3 composants (AMS 700)
1974 Small et Carrion : premières prothèses malléables
1983 Entrée de Mentor (aujourd’hui Coloplast) ; matériau Bioflex®
1983-1987 Tubulures anti-pliures, connexions sans suture, AMS 700 CX
1987 Structure multicouche : complications de 61 % à 13 %
1994 Ambicor (2 pièces)
2000 Valve anti-gonflement ; revêtement InhibiZone™
2002 Titan® à revêtement hydrophile
2006 Réservoirs aplatis (Conceal®)

 

Conclusion

L’implant pénien est passé, en quarante ans, du statut de dispositif expérimental à celui de traitement de référence de la dysfonction érectile réfractaire aux traitements médicaux. Chaque génération a corrigé les faiblesses de la précédente : rigidité, durée de vie, gonflement spontané, infection.

Le point le plus remarquable de cette histoire est peut-être le suivant : la collaboration entre cliniciens et ingénieurs a permis des gains mesurables et documentés — un taux de complications divisé par cinq, un risque infectieux réduit de plus de 80 %, une survie des cylindres portée à plus de 96 % à cinq ans. Ce ne sont pas des promesses commerciales, mais des résultats publiés.

Pour les patients atteints d’une dysfonction érectile sévère, cette évolution représente une chose simple : la possibilité de disposer d’un traitement fiable, durable et indépendant de la cause du trouble. Et si les thérapies médicales de demain — thérapie génique, approches ciblant de nouvelles voies érectiles — portent elles aussi des promesses, l’implant pénien conserve aujourd’hui une place que rien ne remplace : celle du traitement qui fonctionne quand les autres ont échoué.

Référence

Rodriguez KM, Pastuszak AW. A history of penile implants. Translational Andrology and Urology. 2017;6(Suppl 5):S851-S857. DOI : 10.21037/tau.2017.04.02

Docteur Allan LIPSKER

Docteur Allan LIPSKER

Chirurgien Urologue et Andrologue

Le Dr Allan Lipsker est chirurgien urologue à Paris. Il prend en charge les pathologies de l’appareil urinaire et de l’appareil génital masculin, avec une expertise particulière dans les maladies de la prostate, les troubles urinaires, les calculs urinaires, l’incontinence masculine et la dysfonction érectile.

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