50 ans du sphincter artificiel urinaire jusqu’à l’AMS 800 : l’histoire d’un dispositif qui a changé la vie de milliers d’hommes

evolution des sphincters urinaire artificiels AS721; AS742; AS761; AS792; AMS 800 double et simple manchette

Il existe des inventions dont on mesure mal l’importance tant elles se sont fondues dans la pratique quotidienne. Le sphincter urinaire artificiel est de celles-là. Depuis plus de cinquante ans, ce dispositif rend à des hommes incontinents une chose que l’on oublie souvent de nommer : la liberté de vivre sans y penser.

Une revue narrative publiée en 2024 par le Professeur Eric Chung, chirurgien urologue australien de renommée internationale, retrace l’histoire de ce dispositif — l’AMS 800 — et de ses évolutions techniques. C’est cette histoire que je veux vous raconter, car elle explique pourquoi cette intervention est aujourd’hui l’une des plus fiables de la chirurgie fonctionnelle.

Aux origines : un principe né en 1947

L’idée d’un dispositif mécanique pour retenir l’urine est née d’une intuition simple. En 1947, le Dr Foley conçoit le premier appareil utilisable : un anneau gonflable placé sous l’urètre antérieur, dont la compression était réglée par une pompe externe amovible. Le principe était là, mais l’appareil n’était pas pratique — la pompe étant extérieure au corps.

Le véritable tournant date de 1972. Le Dr Scott, considéré comme le père de la chirurgie prothétique urinaire moderne, conçoit le premier sphincter artificiel hydraulique. Son idée : reproduire la fonction du sphincter naturel — un muscle qui se ferme pour retenir l’urine et s’ouvre pour la laisser passer — au moyen d’un système fermé de trois éléments reliés entre eux.

Ce principe, qui pouvait sembler audacieux, s’est révélé génial et increvable. C’est encore celui du dispositif que je pose aujourd’hui.

Les premières générations : une lente mise au point

Toute innovation se heurte d’abord à la réalité technique, et le sphincter artificiel n’a pas fait exception.

1972 — l’AS 721. Le premier modèle comportait quatre composants séparés : un réservoir de liquide, une pompe de gonflage, une pompe de dégonflage et l’anneau, le tout relié par quatre valves unidirectionnelles. Cette complexité se paya cher : fiabilité mécanique médiocre et taux de complications élevés.

1973 — l’AS 742. Un an plus tard, l’architecture est repensée : le réservoir remplace les valves, assurant une pression constante dans le système. Un « résistor » à remplissage différé complète le dispositif.

1976 — l’AS 761. Nouvelle avancée avec un système de fermeture automatique de l’anneau.

1979 — les AS 791 et AS 792. L’appareil se simplifie encore : l’ensemble des commandes est regroupé en une seule unité.

1982 — la naissance de l’AMS 800. C’est la version qui donnera son nom à la référence actuelle. Le dispositif intègre l’ensemble des valves et du résistor à l’intérieur même du boîtier de la pompe, avec en plus un mécanisme de désactivation permettant de laisser l’appareil inactif — soit pour différer son activation après l’opération, soit pour le désactiver la nuit.

C’est cette version qui, enrichie de multiples perfectionnements, reste en usage aujourd’hui.

Le principe de fonctionnement, expliqué simplement

Comprendre l’appareil aide à comprendre pourquoi il fonctionne.

L’AMS 800 repose sur trois composants :

  • un ballon de régulation de pression, qui sert à la fois de régulateur et de réservoir de liquide ;
  • un anneau gonflable (la manchette), placé autour de l’urètre ;
  • une pompe de commande, logée dans le scrotum.

Au repos, l’appareil est fermé : le liquide est dans la manchette, qui comprime l’urètre et retient l’urine. Quand vous voulez uriner, vous pressez la pompe, ce qui vide la manchette et libère le passage. Un mécanisme à remplissage différé fait revenir le liquide dans la manchette en une minute environ, refermant automatiquement l’appareil.

Il faut noter une contrainte : le patient doit manipuler lui-même la pompe à chaque miction. Cela suppose une certaine dextérité et une capacité à comprendre le fonctionnement du dispositif. C’est un point que nous évaluons systématiquement en consultation préopératoire.

Les perfectionnements successifs

Depuis 1982, la conception générale n’a pas changé — mais chaque composant a été amélioré, avec des résultats concrets.

  • Un revêtement interne en gel de fluoro-silicone dans la manchette, pour réduire la friction entre ses deux feuillets ;
  • Une manchette à dos étroit, qui améliore la transmission de pression et réduit le risque d’érosion et d’atrophie des tissus ;
  • Des tubulures anti-pliures, pour éviter la fatigue et la rupture du circuit ;
  • Des tubulures de couleurs différentes, facilitant l’identification lors de la connexion ;
  • Des connecteurs rapides, qui simplifient l’assemblage et limitent les fuites de liquide ;
  • Un connecteur en Y, permettant d’ajouter une seconde manchette (tandem) lors d’une reprise ;
  • Le revêtement InhibiZone — un mélange de rifampicine et de minocycline — qui réduit le risque d’infection et d’explantation ;
  • Des manchettes de calibres variés, jusqu’à 3,5 cm, pour les urètres atrophiés — même si cette taille très petite est aujourd’hui maniée avec prudence, comme nous le verrons.

Ces ajouts, un par un, ont transformé la fiabilité et la sécurité du dispositif.

Ce que disent les résultats

Les données contemporaines sur l’AMS 800 sont bien documentées :

Paramètre Donnée
Continence (0 ou 1 protection/jour) 61 à 100 %
Infection ou érosion 8,5 % (3,3 à 27,8 %)
Défaillance mécanique 6,2 % (2,0 à 13,8 %)
Taux de réintervention 26 % (14,8 à 44,8 %)

 

Une vaste étude multicentrique, avec un recul moyen de 32 mois, rapporte un taux de sécheresse globale de 58 % et un taux de révision chirurgicale de 30,7 %.

Et une publication plus récente, portant sur un recul médian de 15 ans (8,25 à 19,75 ans), apporte des chiffres précieux sur le très long terme :

  • 43,8 % des patients avaient encore leur dispositif d’origine ;
  • les taux de survie sans explantation étaient de 87 % à 10 ans et 80 % à 20 ans ;
  • les taux de survie sans révision étaient de 20 % à 10 ans et 5 % à 20 ans.

Cette dernière donnée est importante, et il faut la présenter honnêtement : sur vingt ans, la plupart des patients auront eu besoin d’au moins une révision — mais le dispositif, lui, tient : 80 % n’ont jamais eu à être retirés.

Les techniques chirurgicales ont aussi évolué

Le dispositif n’est pas tout : la manière de l’implanter a elle aussi progressé.

L’abord péno-scrotal : une seule incision

L’abord traditionnel exigeait deux incisions : une périnéale pour placer la manchette, une inguinale pour le ballon et la pompe.

L’abord trans-scrotal (ou péno-scrotal) permet de placer les trois composants par une incision unique. Chaque voie a ses avantages :

Critère Voie périnéale Voie trans-scrotale
Incisions 2 1
Position de la manchette Plus proximale Plus distale
Taux de continence Potentiellement supérieur Potentiellement inférieur
Durée opératoire Plus longue Plus courte
Chirurgie pénienne associée Possible Plus difficile

 

La voie périnéale permet une manchette plus proximale et un calibre plus large, ce qui peut se traduire par un meilleur taux de continence. La voie scrotale gagne en simplicité et en rapidité.

Le placement transcaverneux : protéger l’urètre fragile

Chez les patients à haut risque — radiothérapie pelvienne, chirurgie urétrale antérieure, traumatisme, diabète mal équilibré — l’urètre est souvent atrophié et exposé à l’érosion. C’est là qu’intervient le placement transcaverneux, que j’ai déjà évoqué dans un article dédié : la manchette repose sur une sous-couche de tissu caverneux sain, ce qui protège l’urètre fragilisé.

Un détail technique mérite d’être souligné : chez l’homme ayant une fonction érectile normale, les couches de la tunique des corps caverneux doivent être refermées après la pose — ce qui limite le saignement et prévient une dysfonction veino-occlusive postopératoire. C’est exactement le geste décrit dans l’étude de Hambourg que je vous ai présentée.

La revue mentionne aussi une piste prometteuse : l’usage de greffons d’interposition entre la manchette et l’urètre — fascia autologue, sous-muqueuse intestinale — pour réduire encore le risque d’érosion chez les patients à haut risque.

La double manchette

En cas d’incontinence persistante ou récidivante, une seconde manchette peut être ajoutée sur l’urètre distal, reliée par un connecteur en Y. Les études ne montrent aucune différence significative de survie globale du dispositif, mais un meilleur taux de continence complète et une amélioration des scores de continence avec les dispositifs à double manchette. Une précaution : les deux manchettes ne doivent pas être trop rapprochées, sous peine de friction mécanique.

La prudence sur les très petites manchettes

La revue est catégorique sur ce point : la manchette de 3,5 cm doit être évitée, car elle est associée à un risque accru d’atrophie urétrale — et, à ce diamètre, la géométrie de la manchette gonflée n’assure plus une occlusion réellement circulaire de l’urètre. C’est un point qui rejoint exactement les conclusions de l’étude canadienne que j’ai analysée précédemment : ce sont les petites manchettes qui échouent.

Les limites du dispositif, et les pistes d’avenir

Une revue honnête doit nommer ce qui reste imparfait.

Les limites actuelles :

  • le patient doit être mentalement apte à comprendre le fonctionnement et avoir une force suffisante dans la main pour manipuler la pompe ;
  • le diamètre de la manchette est fixé par le fabricant et ne peut pas être modifié ;
  • la pression est prédéterminée à l’implantation, et ne protège pas contre une augmentation brutale de la pression abdominale — un effort important peut donc provoquer une fuite ;
  • l’atrophie urétrale survient inévitablement avec le temps, et l’incontinence peut réapparaître ;
  • des complications, mécaniques et non mécaniques, peuvent survenir chez les patients à haut risque, malgré le respect strict des principes chirurgicaux.

Les alternatives en développement. De nouveaux dispositifs ont été conçus pour pallier certaines de ces limites : le Pro-ACT, le Zephyr ZSI 375, le VICTO ou encore le Rigicon ContiClassic/ContiReflex — avec des designs simplifiés, moins de composants, une préparation plus simple, des manchettes ajustables ou un ballon amélioré. Mais leur efficacité et leur sécurité à long terme restent largement inconnues, et beaucoup ne sont pas disponibles partout dans le monde.

L’avenir. La revue se tourne vers la médecine régénérative et les nanotechnologies : l’objectif étant de restaurer, remplacer ou simuler le sphincter urinaire naturel plutôt que de le remplacer par un dispositif mécanique. L’horizon est encore lointain, mais la direction est tracée.

Ce qu’il faut retenir

Étape Fait marquant
1947 Foley — premier anneau gonflable à pompe externe
1972 Scott — premier sphincter hydraulique (AS 721)
1973-1979 Simplification progressive (AS 742, 761, 791, 792)
1982 Naissance de l’AMS 800 — architecture actuelle
2000-2020 InhibiZone, tubulures colorées, connecteurs rapides, manchettes étroites
Aujourd’hui Continence 61-100 %, survie sans explantation 87 % à 10 ans
Demain Médecine régénérative, nanotechnologies

 

Conclusion

Cette revue retrace une histoire remarquable : celle d’un dispositif conçu en 1972, dont le principe hydraulique n’a jamais été démenti, et que cinquante ans de perfectionnements ont transformé en traitement de référence de l’incontinence urinaire masculine sévère.

Les résultats obtenus aujourd’hui sont solides : 61 à 100 % de continence selon les séries, et une survie du dispositif de 87 % à dix ans sans explantation. Il faut aussi connaître les limites : une réintervention est fréquente au long cours, l’atrophie urétrale finit par survenir, et certaines situations — la radiothérapie notamment — exigent des techniques adaptées et une vigilance accrue.

Mais ces réserves n’enlèvent rien à l’essentiel. Pour un homme qui a perdu, après une prostatectomie ou une radiothérapie externe, la maîtrise la plus élémentaire de sa vie quotidienne, l’AMS 800 rend une chose que peu de mots décrivent : la liberté de sortir, de voyager, de rire, de dormir — sans plus y penser.

C’est ce que cinquante ans d’ingénierie et de progrès chirurgical ont rendu possible. Et c’est une raison légitime d’espérer, pour ceux qui envisagent aujourd’hui cette intervention.

Référence

Chung E. Narrative review: evolution in device technology and advances in surgical techniques on AMS 800 device in the last 50 years. Transl Androl Urol. 2024. DOI : 10.21037/tau-23-10

Docteur Allan LIPSKER

Docteur Allan LIPSKER

Chirurgien Urologue et Andrologue

Le Dr Allan Lipsker est chirurgien urologue à Paris. Il prend en charge les pathologies de l’appareil urinaire et de l’appareil génital masculin, avec une expertise particulière dans les maladies de la prostate, les troubles urinaires, les calculs urinaires, l’incontinence masculine et la dysfonction érectile.

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