L’incontinence urinaire consécutive à la prostatectomie radicale constitue, par sa persistance et son retentissement, l’une des complications fonctionnelles les plus lourdes de cette chirurgie. Les données épidémiologiques situent sa fréquence réelle avec précision : dans une série de 1 291 patients prostatectomisés, une incontinence significative persistait chez 8,4 % des hommes à dix-huit mois. Une étude plus récente, publiée dans le New England Journal of Medicine et portant sur 557 hommes, retrouvait à douze mois 24 % d’utilisateurs de protections, dont 8 % considéraient ce problème comme modéré ou important.
À titre de comparaison, l’incontinence significative après résection transurétrale de prostate ne concernait que 0,5 % des 3 885 hommes évalués à deux mois. L’ampleur du problème après prostatectomie est donc d’une autre nature.
Le sphincter urinaire artificiel demeure, pour cette indication, le traitement de référence. Il convient toutefois d’en présenter les résultats avec exactitude — ce qui distingue une information honnête d’une promesse.
Le dispositif et son évolution
Introduit pour la première fois en 1973, le sphincter urinaire artificiel a connu cinq modèles successifs en dix ans. Le cinquième, l’AMS 800 (American Medical Systems), a été commercialisé en 1983 et demeure en usage aujourd’hui.
Il comporte trois composants implantés séparément et reliés par deux connecteurs :
- une manchette, placée autour de l’urètre bulbaire pour l’indication post-prostatectomie ;
- un ballon de régulation de pression, habituellement positionné dans l’espace rétropubien ;
- un ensemble pompe-contrôle, logé dans le scrotum.
Depuis 1983, la conception d’ensemble n’a pas été modifiée. En revanche, les composants ont fait l’objet de nombreuses améliorations — manchettes à dos étroit adaptées à l’urètre bulbaire, manchettes de plus petit calibre (3,5 et 4,0 cm), manchettes à surface traitée pour réduire l’usure, tubulures anti-pliures, gaines protectrices et connecteurs sans suture. Ces évolutions ont visé deux objectifs : une meilleure continence et une durée de vie accrue du dispositif.
Efficacité : les résultats de continence
Il n’existe pas de standardisation des mesures d’incontinence avant et après implantation, ce qui rend la comparaison des séries délicate. Les données disponibles donnent néanmoins une image cohérente.
| Série | Effectif | Recul | Continence (0-1 protection/jour) |
|---|---|---|---|
| Litwiller et al. | 50 | 23,4 mois | 20 % totalement continents ; 22 % avec fuite < 1 cuillère à café |
| Haab et al. | 54 | 7,2 ans | 54 % socialement continents |
| Montague et al. | 113 | 73 mois | 32 % sans protection, 33 % avec 1 protection |
| O’Connor et al. (≥ 75 ans) | 33 | 5 ans | Usage moyen de protections de 6,7 à 0,8/jour |
| Raj et al. | 554 | 68 mois | 90 % (implantations primaires), 82 % (reprises) |
| Kim et al. | 124 | 6,8 ans | 27,1 % sans protection, 52 % avec 1 protection |
| Gousse et al. | 71 | 7,7 ans | 27 % sans protection, 32 % avec 1 protection |
| Trigo Rocha et al. | 40 | 53,4 mois | Usage de protections de 4,0 à 0,62/jour |
Deux séries méritent une attention particulière. Chez les hommes de 75 ans et plus, l’usage moyen de protections passait de 6,7 à 0,8 par jour — un résultat qui démontre que l’âge avancé ne constitue pas un obstacle à une amélioration substantielle. Et dans la série portant sur 554 patients, 90 % des primo-implantations aboutissaient à un usage de 0 à 1 protection quotidienne.
Le point le plus significatif, sur le plan fonctionnel, est le suivant : les niveaux de qualité de vie — mesurés par échelle visuelle analogique dans l’étude de Trigo Rocha — s’amélioraient de 5,0 à 1,4, traduisant une réduction marquée du retentissement de l’incontinence.
Complications : érosion, infection, atrophie
L’érosion de la manchette
Elle survient dans un délai précoce — quelques semaines à quelques mois — lorsqu’elle résulte d’une lésion de l’urètre lors de sa mobilisation avant la pose de la manchette. Les érosions tardives surviennent plus volontiers après un sondage prolongé sans désactivation correcte du dispositif.
Les taux rapportés varient de 3,8 à 10 % selon les séries.
L’infection
L’infection du sphincter, en l’absence d’érosion, est peu fréquente. Il faut souligner une donnée importante : la plupart des érosions conduisent à une infection si elles ne sont pas détectées précocement et si le dispositif n’est pas retiré avant que l’infection ne s’installe.
Les taux d’infection rapportés s’échelonnent de 0,46 à 7 % selon les séries — le chiffre le plus bas provenant d’une série de 554 patients.
L’atrophie urétrale
Cette complication se manifeste lorsque, chez un patient initialement continent, l’usage des protections augmente progressivement. La démarche consiste alors à écarter les autres causes d’aggravation ; si le nombre de cycles nécessaires pour vider complètement la manchette augmente, le diagnostic d’atrophie urétrale sous la manchette est établi.
Les options thérapeutiques comprennent la réduction du calibre de la manchette, la mise en place d’une seconde manchette, ou un placement transcaverneux.
Les taux d’atrophie urétrale rapportés varient de 9,6 à 11,4 %, avec un taux ponctuellement plus élevé (29 %) dans une série au suivi long.
Durée de vie du dispositif
L’évaluation de la durabilité justifie l’emploi des projections de Kaplan-Meier, permettant des comparaisons entre séries à durée de suivi variable.
| Série | Effectif | Projection | Résultat |
|---|---|---|---|
| Clemens et al. | 66 | 5 ans | 50 % sans réintervention ; 60 % sans révision de manchette |
| Kim et al. | 124 | 10 ans | 64 % sans défaillance mécanique |
| Raj et al. | 530 | 5 ans | 79,4 % sans réintervention (primo-implantation), 88 % (chirurgie de reprise) |
| Venn et al. | 39 | 5 puis 10 ans | 79 % puis 72 % sans défaillance mécanique |
Les projections pour l’absence de défaillance mécanique s’établissent ainsi à 79 % à cinq ans et 72 % à dix ans. Toutefois, dans d’autres séries, la projection à dix ans n’atteint que 64 %. La variabilité de ces chiffres reflète l’hétérogénéité des populations et des définitions.
Il convient de le dire clairement : les patients sont exposés à un risque significatif de révision ou de remplacement futur du dispositif. C’est une donnée que le patient doit connaître avant l’intervention.
Sphincter artificiel après radiothérapie
L’antécédent de radiothérapie pelvienne constitue un paramètre à prendre en compte.
Une étude a comparé 58 hommes sans radiothérapie préalable à 28 hommes irradiés : la reprise chirurgicale concernait 22,4 % du premier groupe contre 25 % du second ; l’atrophie urétrale survenait dans 14 % des cas dans les deux groupes ; l’érosion urétrale dans 2 % contre 7 % ; l’infection dans 7 % contre aucun cas. Aucune de ces différences n’était statistiquement significative. Le degré de continence (0-1 protection par jour) était comparable : 60 % et 64 %.
Une seconde étude, comparant 76 hommes non irradiés à 22 hommes irradiés, retrouvait en revanche une fréquence accrue des complications dans le groupe irradié : atrophie, infection et érosion réunies chez 41 % des irradiés contre 11 % des non irradiés.
La radiothérapie ne constitue donc pas une contre-indication, mais elle appelle une surveillance plus étroite et une information adaptée.
Satisfaction des patients
C’est un point où la littérature se révèle à la fois encourageante et perfectible. Il faut souligner d’emblée que presque toutes les études disponibles sont rétrospectives et recourent à des échelles de satisfaction variées, souvent non validées.
Les résultats restent néanmoins homogènes :
| Série | Effectif | Recul | Satisfaction |
|---|---|---|---|
| Litwiller et al. | 50 | 23,4 mois | 90 % satisfaits, 96 % recommanderaient, 92 % referaient |
| Haab et al. | 54 | 7,2 ans | Amélioration subjective 4,1/5 ; satisfaction globale 3,9/5 |
| Montague et al. | 113 | 73 mois | 28 % très satisfaits, 45 % satisfaits, 18 % neutres, 10 % insatisfaits |
| Gousse et al. | 71 | 7,7 ans | 58 % très satisfaits, 19 % satisfaits, 23 % non satisfaits |
Le chiffre le plus parlant est celui de Litwiller : sur 50 patients, 90 % se déclaraient satisfaits, 96 % recommanderaient l’intervention à un ami, et 92 % referaient le choix du sphincter artificiel. Des taux élevés, observés dès 23 mois de recul.
Ce qu’il faut retenir
| Paramètre | Données |
|---|---|
| Incontinence significative après prostatectomie | ~8 % à 18 mois |
| Indication de référence | Sphincter urinaire artificiel AMS 800 |
| Continence obtenue (0-1 protection/jour) | 54 à 90 % selon les séries |
| Érosion de manchette | 3,8 à 10 % |
| Infection | 0,46 à 7 % |
| Atrophie urétrale | 9,6 à 11,4 % |
| Absence de défaillance mécanique | 79 % à 5 ans, 72 % à 10 ans |
| Satisfaction | 90 % ; 92 % referaient l’intervention |
| Radiothérapie antérieure | Non contre-indiquante, surveillance renforcée |
Une précision importante : la plupart des hommes implantés conserveront le besoin d’au moins une protection quotidienne à titre de sécurité, et restent exposés à un risque notable de révision ultérieure. C’est une information qu’il faut donner, non dissimuler — et qui, mise en regard de l’amélioration fonctionnelle obtenue, reste très largement acceptée par les patients.
Conclusion
Le sphincter urinaire artificiel constitue le traitement de référence de l’incontinence urinaire masculine post-prostatectomie par insuffisance sphinctérienne. Les données de la littérature, portant sur des séries allant jusqu’à 554 patients et des reculs atteignant dix ans, en confirment l’efficacité :
- une majorité de patients atteint une continence satisfaisante, définie par l’usage d’au plus une protection quotidienne — de 54 à 90 % selon les séries ;
- les taux de satisfaction dépassent 90 % dans les séries les mieux documentées ;
- chez les hommes âgés de 75 ans et plus, l’amélioration reste substantielle (usage de protections réduit de 6,7 à 0,8 par jour).
Ces bénéfices doivent être présentés avec leurs limites : les taux d’infection (0,46 à 7 %), d’érosion (3,8 à 10 %) et d’atrophie (9,6 à 11,4 %) ne sont pas négligeables, et le risque de révision future demeure significatif. La projection d’absence de défaillance mécanique, de l’ordre de 72 à 79 % à cinq ans, en témoigne. Un antécédent de radiothérapie impose une surveillance renforcée, sans constituer une contre-indication.
Ces réserves n’invalident pas l’intérêt du dispositif. Elles définissent les conditions d’une information loyale — celle qui permet au patient d’aborder cette chirurgie avec des attentes justes, et de mieux en apprécier le bénéfice réel.
Référence
Montague DK. Artificial Urinary Sphincter: Long-Term Results and Patient Satisfaction. Advances in Urology. 2012;2012:835290. DOI : 10.1155/2012/835290





