Quand on parle du laser en urologie, on pense spontanément à la prostate. C’est naturel : l’énucléation au laser est aujourd’hui l’une des interventions les plus pratiquées de la spécialité. Mais ce serait réduire une histoire bien plus vaste.
Car le laser n’a pas d’abord servi à traiter la prostate. Il a d’abord servi à briser des calculs, à détruire des tumeurs de la vessie, à ouvrir des sténoses de l’uretère et de l’urètre. Il est devenu, au fil de soixante ans, l’instrument polyvalent par excellence de ce qu’on appelle l’endourologie — cette branche de l’urologie qui opère par les voies naturelles, sans ouvrir le corps.
Une revue historique publiée en 2025 par l’équipe du Professeur Steeve Doizi (Sorbonne Université, hôpital Tenon) retrace cette aventure. Voici ce qu’il faut en retenir — et pourquoi cela vous concerne directement.
D’abord, de quoi parle-t-on ?
Le mot « laser » est un acronyme anglais : Light Amplification by Stimulated Emission of Radiation. L’idée remonte à Einstein, en 1917, mais il faut attendre 1960 pour que le premier laser soit construit par Theodore Maiman — un laser à rubis.
À l’époque, on parle d’une curiosité de laboratoire, sans application. Personne n’imagine qu’un instrument de physique deviendra un jour un outil chirurgical posé dans tous les blocs opératoires.
Et pourtant, dès les années 1960, les médecins s’y intéressent. C’est en urologie que le premier grand pas est franchi.
1966 : le premier laser dans un organisme vivant
En 1966, un chirurgien nommé R.L. Parsons utilise un laser non plus sur une paillasse, mais sur un être vivant : il détruit une tumeur vésicale chez un chien, précédemment abordée par chirurgie ouverte.
La même dynamique anime l’équipe de Mulvaney et Beck, qui réalise en 1968 les premières tentatives de fragmentation de calculs par laser rubis — d’abord in vitro, puis ex vivo.
Ces expériences ne sont pas spectaculaires. Mais elles posent la question fondatrice de toute l’endourologie moderne : un faisceau de lumière peut-il agir à distance, à l’intérieur du corps, sans l’ouvrir ? La réponse, balbutiante, est oui. Le reste sera une longue œuvre d’ingénierie.
Le verrou technique : transporter la lumière
Pour utiliser un laser en endoscopie, il faut acheminer son énergie jusqu’à la cible — dans la vessie, dans l’uretère, dans le bassinet du rein. Et c’est là que se dressait le premier obstacle.
En 1973, l’ingénieur Nath rapporte dans Nature le premier transfert d’énergie laser par fibre optique. C’est la clé de tout : sans fibre souple, pas de geste endoscopique. La chirurgie laser reste alors l’apanage de quelques équipes pionnières.
1976 — le cap suivant. Staehler décrit pour la première fois l’utilisation d’un laser argon, puis Nd:YAG (néodyme:yttrium-aluminium-grenat), pour traiter des tumeurs de la vessie par voie endoscopique. Le laser n’est plus une curiosité : il entre au bloc opératoire.
Et en 1980, on franchit une étape décisive : les premières applications sur les voies urinaires hautes. Lithotritie urétérale au laser Nd:YAG, puis au laser à colorant en 1983. L’urologie devient la première spécialité médicale à adopter les lasers guidés par fibre optique — une place que nous n’avons plus quittée.
Les années 1980 : la grande exploration — et beaucoup d’échecs
C’est la période la plus créative, et la plus confuse. On essaie tout.
Le Nd:YAG est appliqué à la sténose de l’urètre, à la condylomatose vésicale, aux papillomes urétéraux, à la sténose urétérale, à la sclérose du col vésical, à la tumeur de la verge. Certains essais se révèlent décevants. D’autres ouvrent des voies.
Une découverte fondamentale émerge de cette période : il n’existe pas un laser, mais des lasers. Chaque longueur d’onde a son effet propre sur les tissus — certains coupent, certains vaporisent, certains coagulent.
C’est ce qui explique pourquoi tant d’essais initiaux ont échoué : les urologues cherchaient « le laser idéal unique ». Ils ont dû apprendre que la solution n’est pas un laser, mais le bon laser pour la bonne indication. C’est une leçon qui a mis des années à être comprise, et qui structure encore aujourd’hui notre pratique.
La lithotritie : le laser trouve sa première grande indication
C’est en lithotritie — le traitement des calculs urinaires — que le laser s’installe durablement.
Le laser Holmium:YAG (Ho:YAG) devient la référence. Sa longueur d’onde de 2100 nm est fortement absorbée par l’eau — donc par les tissus et les calculs. Il combine coupe et coagulation, et il est polyvalent.
Dans les années 1990, la lithotritie laser se déploie sur tous les segments : calculs de l’uretère, du rein, de la vessie. Elle devient la technique de choix pour la fragmentation endoscopique, et le reste aujourd’hui.
Et l’histoire continue : depuis 2019, un nouveau venu — le laser à fibre de thulium (TFL) — bouscule les équilibres établis, avec des vitesses de fragmentation nettement supérieures. J’y ai consacré un article spécifique, tant cette évolution est importante pour les patients.
Au-delà des calculs : un instrument pour toute la spécialité
C’est là que le laser révèle sa véritable nature — celle d’un outil polyvalent.
Les tumeurs urothéliales. Le laser permet de traiter les tumeurs superficielles de la vessie et des voies urinaires hautes, en préservant les tissus sains et en réduisant les saignements. Il est particulièrement précieux chez les patients sous anticoagulants, chez qui la chirurgie classique expose à des hémorragies.
Les sténoses. Les rétrécissements de l’uretère et de l’urètre peuvent être incisés au laser, avec une précision qu’aucun instrument mécanique n’atteint.
Le syndrome de jonction pyélo-urétérale. Cette anomalie congénitale qui bloque l’écoulement de l’urine entre le rein et l’uretère peut être traitée par voie endoscopique au laser — une alternative à la chirurgie ouverte.
L’énucléation prostatique. Et bien sûr, l’adaptation du laser Holmium au traitement de l’adénome de prostate, à partir de 1996-1998, avec la technique d’énucléation. C’est le développement qui a fait connaître le laser au grand public — et dont je vous ai conté l’histoire dans un article dédié.
C’est cette polyvalence qui explique une chose essentielle : un seul appareil couvre l’ensemble de l’activité laser d’un service d’urologie. C’est ce qui justifie son coût, et c’est ce qui en fait un investissement structurant plutôt qu’un simple achat d’équipement.
Les lasers d’aujourd’hui
Les lasers utilisés en endourologie sont aujourd’hui bien identifiés :
| Laser | Longueur d’onde | Principales indications |
|---|---|---|
| Holmium:YAG (Ho:YAG) | 2100 nm | Lithotritie, énucléation prostatique, sténoses, tumeurs |
| Thulium:YAG (Tm:YAG) | ~1940 nm | Énucléation, vaporisation prostatique |
| Thulium fibré (TFL) | ~1940 nm | Lithotritie, énucléation |
| GreenLight (KTP/LBO) | 532 nm | Vaporisation prostatique |
| Diode | Variable | Applications spécifiques |
Chacun a son profil : puissance, profondeur de pénétration, effet tissulaire. Et c’est cette diversité qui fait la richesse de l’arsenal actuel — non pas un laser qui ferait tout de mieux, mais des lasers adaptés à chaque situation.
Ce que cela change pour vous
Si vous avez bénéficié — ou allez bénéficier — d’une intervention au laser, voici ce que cette histoire signifie concrètement.
Vous bénéficiez d’une technique mûre. Soixante ans de recherche, d’essais, d’échecs et de percées ont abouti aux appareils actuels. Ce ne sont pas des innovations récentes et non éprouvées : ce sont les survivants d’une longue sélection. Comme le résume la revue de Doizi : « seuls les lasers efficaces et sûrs sont restés. »
Vous bénéficiez d’une intervention moins invasive. Par les voies naturelles, sans incision cutanée dans la majorité des cas — avec moins de douleurs, moins de saignements, et des suites plus rapides.
Vous bénéficiez d’une précision inégalée. Le laser coupe et coagule simultanément : le champ opératoire reste net, le geste est précis, et les saignements sont minimes. Pour les patients sous anticoagulants, c’est un avantage majeur.
Vous bénéficiez d’un traitement adapté à votre situation. Là où le laser ne pouvait traiter qu’une pathologie à ses débuts, il couvre aujourd’hui toute la spécialité — et c’est le choix de la bonne longueur d’onde, pour la bonne indication, qui fait la qualité du résultat.
Synthèse
| Année | Jalon |
|---|---|
| 1960 | Premier laser (rubis, Maiman) |
| 1966 | Parsons — première utilisation in vivo (tumeur vésicale canine) |
| 1968 | Mulvaney et Beck — fragmentation de calculs au laser rubis |
| 1973 | Nath — transfert d’énergie laser par fibre optique |
| 1976 | Staehler — laser argon/Nd:YAG sur tumeurs vésicales |
| 1980-1983 | Applications aux voies urinaires hautes |
| Années 1980 | Exploration tous azimuts — de nombreux échecs |
| Années 1990 | Le Ho:YAG s’impose en lithotritie |
| 1996-1998 | Énucléation prostatique au laser (HoLEP) |
| 2019 | Laser à fibre de thulium (TFL) |
| Aujourd’hui | Holmium et Thulium — références polyvalentes |
Conclusion
L’histoire du laser en endourologie est celle d’une révolution discrète. Elle ne s’est pas faite en un jour, ni sans erreur. Elle a commencé par une tumeur vésicale détruite chez un chien en 1966, est passée par un verrou technique — le transport de la lumière par fibre optique — puis par des années d’exploration où l’on a tout essayé, souvent sans succès.
Ce qui reste aujourd’hui, après cette longue sélection, c’est un instrument qui a transformé notre spécialité. Il brise les calculs, retire l’adénome prostatique, traite les tumeurs superficielles, ouvre les sténoses — le tout par les voies naturelles, avec une précision et une sécurité que les techniques d’hier n’offraient pas.
Pour vous, patient, cette histoire signifie une chose simple : l’intervention dont vous bénéficiez aujourd’hui est l’aboutissement d’un demi-siècle d’essais, de corrections et de progrès. Elle n’a pas été improvisée. Elle a été construite, éprouvée, comparée. Et si elle continue d’évoluer — c’est le cas avec les lasers les plus récents — c’est toujours dans la même direction : moins invasif, plus précis, plus sûr.
C’est ce que soixante ans d’endourologie laser ont rendu possible.
Référence
Doizi S, Almeras C, Traxer O, Abid N, Panthier F. History of lasers in endourology. French Journal of Urology. 2025;35(10):102971. DOI : 10.1016/j.fjurol.2025.102971




